Chagall ou le poète de la Bible
La Lutte de Jacob avec l'Ange, Marc Chagall, 1960-1966
La Bible n’est plus le sujet de prédilection des artistes modernes. Pourtant elle reste un des textes les plus lus dans le monde. Le peintre moderne préfère des thèmes liés à plus de spontanéité et dans lesquels le sujet s’efface au détriment de l’idée ou du concept.
Chagall a choisi d’illustrer la Bible, porté par son enfance passée dans sa communauté, où la lecture des textes bibliques fait partie du quotidien. Il décide d’illustrer ce qu’il lit et connaît par cœur. C’est ainsi que ses peintures sont empreintes de réminiscences où les visages et les corps racontent l’histoire de l’homme en même temps qu’il font appel à des réflexions existentielles universelles, que l’on ne qualifie pas seulement de religieuses, puisqu’il s’agit de l’amour, de la vie, de la mort, du mariage...
Chagall rappelle l’existence de l’homme sur cette terre. Il la relie à Dieu dans ses illustrations de l’Ancien Testament. Quelle vision en a-t-il ?
Quels sont ses sujets ?
Les patriarches, Noé, Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, Moïse et l’Exode, Joseph conduisant les Juifs à la terre de Canaan ; Samson, David, Salomon. Puis viennent les prophètes : Elie, Esaïe, Jérémie et Ezéchiel.
Ces trois groupes de personnages, les grands ancêtres fondateurs de la communauté juive qui ont reçu de Dieu Le Pacte d’Alliance et la Loi ; ceux qui ont parachevé l’édification de la nation juive, Josué, Samson, David et Salomon, les prophètes dans leur intégrité et leur solitude et les révélations de Dieu concernant le peuple d’Israël, peuplent les tableaux bibliques de Chagall.
L’on peut retrouver dans ces sujets ceux des illustrations chrétiennes ou juives de manuscrits du Moyen Age. Néanmoins Chagall met dans ses peintures une grande part de poésie et d’imagination qui leur donne toute leur originalité et leur modernité.
Chagall parle de l’amour de Dieu pour son peuple avec une tendresse et une apparente simplicité. Ne serait-ce que dans le choix des personnages, tantôt bergers aux visages et statures populaires, tantôt anges tombés du ciel, fins et gracieux .
Dans une eau-forte intitulée « Le Pardon de Dieu annoncé à Jérusalem » de 1952-1956, tiré d’un verset d’Esaïe « Car l’Eternel t’a rappelée comme l’Epoux rappelle la femme abandonnée, affligée, la compagne de sa jeunesse qu’il avait répudiée. Je t’ai abandonnée, dit ton Dieu, pour un instant ; mais avec beaucoup de compassion je te recueillerai. Je t’ai caché ma face un moment dans le déchaînement de mon courroux ; mais dans ma miséricorde éternelle, j’ai eu compassion de toi, dit ton Rédempteur, l’Eternel. », Chagall fait usage d’une métaphore d’une poésie extrême. Dieu, vu comme un ange, se cache dans les plis d’une robe, qui prend un peu la forme d’une femme qu’il serrerait dans ses bras.
Le tableau qui est présenté ici « Jacob luttant avec l’Ange » vous est laissé comme objet de contemplation et de méditation. Accompagné de ce passage merveilleux racontant la rencontre de Jacob avec un homme « Jacob resta seul. Alors un homme se battit avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne pouvait le vaincre, il le frappa à l’articulation de la hanche, et l’articulation de la hanche de Jacob se démit pendant qu’il se battait avec lui.
L’homme dit : Laisse-moi partir, car l’aurore se lève. Jacob répondit : Je ne te laisserai pas partir sans que tu me bénisses. » Genèse 32. 25-27
Voici l’aurore d’un jour nouveau, plein d’espérance pour Jacob qui, à présent, ne luttera plus jamais seul. Dieu est avec lui.
Dans ce tableau la verticalité prédomine, marquant l’axe réunissant le ciel et la terre.
La présence d’animaux dans l’oeuvre de Chagall, ici le coq jaune, est là pour nous rappeler tout simplement la ligne de partage entre l’animalité et l’humanité. Les humains dans les tableaux de Chagall sont porteurs d’allégorie (le bonheur, la douleur, le sentiment maternel), les animaux sont ce qu’ils sont. Il ne faut y voir aucun symbolisme : l’âne est un âne, le poisson qui vole est un poisson qui vole. La présence d’animaux est là pour nous inviter à une méditation sur la conscience que nous avons de notre humanité.
Corinne Le Gat-Callier
Les tableaux de Marc Chagall sont visibles au Musée Chagall « Message biblique » à Nice.
La rédaction de cet article a été possible grâce à la lecture du catalogue de l’exposition « Chagall connu et inconnu » Du Grand Palais à Paris en 2003